Mai 68 quelques lectures (1)

En lien avec notre rencontre au cinéma

« LA TURBINE »

le vendredi 4 mai 2018 20h30

débat autours du filme « 68 » de Patrick ROTMAN

Beaucoup de titres sont parus sur ce sujet

je ne cite que quelques exemples que j’ai lu  ou qui me semblent intéressants, donc un choix très subjectif (Jacques GAUCHER)

avec parution en plusieurs épisodes

 

L’Evénement 68, d’Emmanuelle Loyer, Champs, « Histoire », 414 p., 11 €.

« Que reste-t-il de Mai 68 ? » Non contente de se moquer de l’éternel retour, « chaque année en “8” », de la même question, l’historienne Emmanuelle Loyer lui apporte une réponse imparable : ce qui reste, ce sont des tracts, des articles, des discours, des dessins, bref des archives à foison. Son livre, paru une première fois en 2008 sous le titre Mai 68 dans le texte (Complexe), se veut un retour « à l’événement dans sa matérialité ». Les documents qu’elle tisse ensemble, et que son commentaire limpide et précis élucide à mesure, tiennent à la fois de la pratique insurrectionnelle, de la revendication, de la protestation et d’une production utopique à jet continu – sur tous les sujets, de l’enseignement du latin au régionalisme breton, en passant par toutes les formes d’autonomisation de la vie sociale. On y entend aussi bien la voix du général de Gaulle prévenant la France de Mai contre le risque de « se résigner à un pouvoir qui s’imposerait dans le désespoir national », à savoir « le communisme totalitaire », que les réponses sarcastiques des étudiants et ouvriers. On y assiste au débat d’un pays avec lui-même, dans l’effervescence et l’inventivité des premières fois. Fl. Go.

 

 

Régis DEBRAY Mai 68

une contre-révolution réussie

Mille et une nuit (11€) réédition 2018

Pendant la commémoration du 10e anniversaire de Mai, au printemps 1978, Régis Debray écrit dans le feu des (auto)célébrations un texte vigoureux qui cherche à dessiller tous ceux qui sont encore/toujours pris dans les « illusions lyriques » (l’expression est de lui). Il donne son manuscrit à François Maspero qui le fait paraître immédiatement. Pour résumer succinctement son propos, il montre que « Mai 68 est le berceau de la nouvelle société bourgeoise », que celle-ci est déjà advenue, que ceux qui se présentent comme les « ayants droit » de 68 ont capté pour eux-mêmes les postes dans les médias, qu’ils sont aux manettes, et que les révolutionnaires romantiques ont été et sont souvent encore les dupes d’un néo-capitalisme qui a vécu dans ces événements sa crise d’ajustement : le capitalisme ne pouvait que se conjuguer qu’avec des mœurs libérales pour franchir une étape… vers le néo-libéralisme (qu’il nomme néo-capitalisme). En cet épisode de contre-révolution s’est nouée l’alliance objective entre les libertaires et les libéraux (« la grande trouvaille de l’après-Mai : le libéralisme économique n’est pas marié avec le conservatisme social »). La thèse est aujourd’hui assez répandue, et ce depuis la fin des années 1990. En 1978, elle claque comme un coup de tonnerre. Debray brise l’intouchable, « c’est vilain de dire du mal de ce qui fut beau » ; il est inacceptable de déclarer que les « acteurs » d’hier sont des contestataires en peau de lapin. Ceux qui entendent la charge de Régis Debray la perçoivent comme venant d’une posture tiers-mondiste : cette pseudo-révolution au Nord, qui ne bouscule en rien le système capitaliste, passe à côté de l’enjeu majeur de l’époque – qui est toujours notre actualité : réduire les écarts avec les pays du Sud, où l’on se bat encore pour une vraie révolution. En fait, l’auteur décrit assez précisément des logiques et des lignes de force qui restructurent toute la société post-68 ; il inventorie toutes les idées qui sédimenteront bien plus tard en une série de dogmes servant la pensée unique : « moins d’Etat », « la politique ne vaut rien », l’écologie et le repli sur l’individualisme, l’éloge des femmes et des minorités ; l’alignement de l’idéologie française sur l’idéologie américaine, notamment en matière économique. Par bien des aspects, le texte est séminal, il est parcouru de quelques visions fulgurantes (la « libération » des ondes et l’inondation de publicité, demain, de tous les médias). Debray avait vu juste sur la société qui allait avoir le triomphe éclatant dès le début des années 1980. Son texte n’a pas pris une ride, et il est plus éclairant que jamais.
Extrait de l’avant-propos :

Quelques préhistoriens de mes amis, bibliophiles et mal-pensants, ont souhaité voir exhumer un opuscule enfoui dans les tréfonds et devenu trente ans après rareté bibliographique. Cela était paru chez Maspero au printemps 1978, sous un titre assez peu engageant : Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire. Le coup de pistolet dans un concert d’autosatisfactions lyriques sombra illico dans un épais silence réprobateur (que seul osa rompre Jean-François Kahn, avec son habituelle insolence). Je remercie ces amicaux fouilleurs des ténèbres de m’avoir fait redécouvrir cette introuvable incongruité, et plus encore les Éditions Mille et une nuits de bien vouloir la réimprimer. Elle a plutôt gagné que perdu en actualité, ce dont je suis bien le dernier à me réjouir.
Tordre le bâton dans l’autre sens pour le remettre droit est un exercice périlleux, qui ne va jamais sans injustice. La remarque vaut pour n’importe quel soulèvement, comme pour son commentaire a pos­teriori. 1789 n’est pas invalidé par la Semaine sanglante de 1871 et Germinal, bien que l’interdiction des coalitions ouvrières et l’éloge de la propriété aient porté Auguste Thiers et le Comité des Forges dans ses flancs. Et le jugement équilibré qu’appelle à distance la République jacobine vaut sans doute aussi pour la démocratie d’opinion accouchée par Mai 68. Cette heureuse libération sociétale eut pour pendant et contrepartie un effondrement symbolique, avec la mise en marche d’une privatisation tous azimuts, bien au-delà des services, des pouvoirs publics eux-mêmes. Big Brother vaincu, Big Mother monta sur le pavois ; et l’autorité paternelle mise à bas, l’individu compassionnel, soulagé de son ancien surmoi, fut livré tout cru à la tyrannie de l’argent, de l’opinion et de l’instant. Avec cette revanche en sursaut du refoulé, on passa d’un trop d’État à un pas assez. Les révolutions authentiques sont toutes puritaines. L’exaltation unilatérale et rien de moins que freudienne de la libido par l’«esprit de Mai» aurait pu mettre la puce à l’oreille des historiens de l’immédiat. Ce que l’individu gagnait en liberté, le citoyen n’allait-il pas bientôt le perdre en fraternité ? Et les citadins, en égalité ? Derrière une Love Parade ouverte à tous les exclus, des free parties sans interdits, se faufilaient, sans mot dire, le trader, l’insatiable show-biz et le tout-à-l’ego. C’est à repérer cette contre-révolution dans la révolution que ce pamphlet, à contretemps, s’était attaché.
Fabriquer du consensus avec de la révolte relève d’une alchimie sans âge, qui fait le sel de l’histoire des sociétés, laquelle n’a de cesse de repasser les plats. Et reconvertir sa rébellion en argument d’autorité fait un vaudeville vieux comme le monde. Nous entrons tous dans l’histoire à reculons, y compris dans notre propre vie. S’il est devenu clair que, dans ma génération, le chemin du Fouquet’s passait par un bref pèlerinage à la forteresse ouvrière de l’île Séguin, et celui d’un Disneyland bien réel par un Yenan imaginaire, pointer la grande et clandestine histoire d’amour qui se nouait en coulisse entre les outlaws de Mai et le tout-marchandise, entre de faux insurgés et de vrais parvenus, relevait il y a trente ans de l’offense inaudible.

 

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