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L’HOMME NU La dictature invisible du numérique

L’HOMME NU    La dictature invisible du numérique

Marc DUGAIN    Christophe LABBE     Robert Laffont Plon 17,90 €

Article de Jacques GAUCHER


 

Marc DUGAIN est romancier (La chambre des officiers, l’emprise, la malédiction d’Edgar,…) mais aussi chroniqueur, réalisateur et scénariste.

Christophe LABBE est journaliste d’investigation pour les questions de police, de défense et de renseignement. Coauteur (Place Beauvau, l’espion du président, Justice : la bombe à retardement)

Mon analyse personnelle

Une enquête rondement menée, entre la Californie et la vieille Europe. Où il apparait que les GAFA (GOOGLE, APPLE, FACEBOOK, AMAZON), sociétés du « septième continent », collectent des milliards de données (les « big data »), via internet, sur nos ordinateurs, tablettes et smartphones. Tout ce que nous mettons dans ces objets connectés est systématiquement stocké dans de gigantesques mémoires. Mais de plus des algorithmes de plus en plus sophistiqués analysent ces données personnelles pour connaitre nos gouts, nos passions, nos envies afin d’orienter nos achats en fonction de notre profil de consommateur. Naturellement, ces données sont revendues à des entreprises de publicité et de vente en ligne mais aussi à des compagnies d’assurances et des mutuelles de santé, qui pourront ainsi ajuster leurs cotisations à notre profil.

Pour les patrons de ces GAFA (Marc Zuckerberg, Jef BEZOS, Éric Schmidt,…), La transparence totale doit conduire au bonheur de l’humanité, en évitant les violences et les déviances. La vie privée devient une notion obsolète. Les valeurs humanistes patiemment construites durant des siècles sont jetées aux oubliettes de l’histoire. Un homme nouveau, l’homo économicus, le consommateur compulsif, est en construction. Il vit dans le présent, dans la satisfaction immédiate de ses moindres désirs, par une addiction émotionnelle aux multiples sollicitations qui apparaissent sur nos écrans. Cette transparence nous conduit à un état de docilité et de « servitude volontaire », car c’est nous qui alimentons la machine. Mais la démocratie aussi est obsolète, elle doit être remplacée par une « gouvernementalité algorithmique ». Les Etat nations et les classes politiques sont amenées à disparaitre. Le refus des GAFA de payer des impôts aux Etats n’est qu’une première étape.

L’apport spécifique de ce roman en forme d’enquête policière est le lien caché entre les GAFA, multinationales privées incontrôlables, la NSA, le Pentagone et la Maison Blanche. Cette association discrète et trouble est la nouvelle force de frappe de la puissance américaine. Les USA ne cherchent pas à conquérir le monde (ils ne l’ont jamais fait), mais à le dominer, dans le cadre de la mondialisation, dans l’objectif d’adapter l’humanité aux exigences de la consommation. Ils veulent tout savoir sur tout et chacun de nous.  La lutte contre le terrorisme, le « patriot act » ont servi de prétexte pour utiliser encore plus massivement ces « big data ». Les algorithmes sont des outils de plus en plus puissants et fins  qui permettent de nous manipuler et tentent de reformater l’humanité. Le 1984 de Georges ORWELL n’est plus une utopie, mais une réalité. Sauf que « Big Brother » tyran « hard » est remplacé par « Big Mother » : une tyrannie douce, pratiquement invisible dont nous sommes à la fois les bourreaux et les victimes.

Mais c’est aussi « le meilleur des Mondes » d’Aldous  Huxley ». Une autre ambition de ces nouveaux maitres du monde est de prévoir l’avenir et d’abolir le hasard pour construire une vie meilleure, sans surprise, sans peur du lendemain, sans inquiétude. Le « soma » la drogue du roman d’Huxley est déjà dans nos smartphones.

Si nous laissons faire, nous serons, dans un avenir proche, des « hommes nus », sans mémoire, programmés, sous surveillances, en addiction permanente à nos pulsions et nos émotions, sans possibilité de prendre du recul, de réfléchir et de réagir. Cette révolution est une menace sournoise et insidieuse pour notre liberté individuelle, notre vie privée, notre intimité et un réel danger pour la démocratie.

Le fascisme et le communisme ont brisés des millions d’êtres humains mais ils ne sont pas parvenus à les transformer, ni à les rendre transparents. Les GAFA sont en voie d’y parvenir, si nous ne résistons pas.

Une enquête passionnante, certes peu rassurante, mais qui semble bien documentée et qui illustre l’impuissance des Etats, des lois et de notre culture humaniste devant cette déferlante numérique qui annonce un mode sans Etats, sans nations, sans citoyens, un mode dominé par la seule économie de marché. Tout s’achète et tout se vend en toute transparence. Passionnant et facile à lire.

 

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