Pour Amel Bejaoui, journaliste tunisienne, la liberté de la presse n’existe pas en Tunisie

Pour Amel Bejaoui, journaliste tunisienne, la liberté de la presse n’existe pas en Tunisie

jeudi 13 octobre 2016

Par gfumex  LIBRINFO74

Amel Bejaoui est une journaliste tunisienne.
Pour alimenter le débat organisé lundi 17 et mardi 18 octobre  par le cercle Condorcet sur le thème « Vivre en Tunisie aujourd’hui » en partenariat avec le cinéma « La Turbine », BSN, le Theâtre national tunisien  et librinfo74.fr, Amel Bejaoui dresse un constat sans concession sur les médias de son pays et sur l’espace de liberté dont disposent les journalistes pour exercer dignement leur métier en toute indépendance.

Amal Bejoui considère qu’il y a une confusion entre liberté de presse et liberté de parole : « très souvent, on lit dans la presse étrangère, à travers la déclaration de personnalités, qu’il existe, après le 14 janvier, une liberté de la presse. C’est absolument faux. Il y a quelques tentatives, en effet, par quelques esprits libres qui ont du mal à se mouvoir dans un champ médiatique, miné par le capital, souvent, accouplé à la politique ».

Un processus de la liberté de la presse bloqué.

Amel Bejaoui est très pessimiste pour débloquer ce processus. : « en l’absence de transparence dans la gestion des Institutions de l’Etat, en l’absence d’une justice indépendante, d’un Conseil de la presse, d’une refonte sérieuse de la HAICA* et d’un véritable élan solidaire des journalistes eux-mêmes »  elle ne voit pas comment débloquer le processus de la liberté de la presse en Tunisie.

Six après la chute de Ben Ali, les journalistes restent encore trop « frileux »

 « Les couteaux de l’ancien régime, sont encore nombreux dans le secteur, essentiellement, dans les entreprises publiques. Nous sommes donc, devant les mêmes réflexes. Le manque d’engagement de journalistes, eux-mêmes, très marqués par ces « formatages », empêche, pour le moment, un véritable essor de la presse en Tunisie. La quasi majorité de ces médias, n’ont pas encore, six ans après, mis en place de conseils de rédactions. D’où une ingérence, la plupart du temps, de la direction dans la rédaction, étant donné que la ligne éditoriale n’est pas définie et vu l’absence de mécanisme de régulation. »

Des entreprises de presse publiques vidées de leur substance n’ont pas réussi à s’imposer dans le paysage médiatique

 « Les entreprises de presse publique, longtemps, chargées d’une mission bien précise au service d’un régime autoritaire, sont, aujourd’hui, vidées de leur substance, car la mission qui justifiait leur existence et leur donnait une « légitimité », n’est plus.  Auparavant ces structures n’avaient pas besoin de faire un effort pour exister et se rendre incontournable. Aujourd’hui, elles doivent faire leur preuve et définir une autre raison d’être pour pouvoir survivre et se préserver en tant bien public.

Or, à l’heure qu’il est, on ne voit pas encore, les prémices d’un contenu qui obéisse aux règles du jeu démocratique, sur la base des normes fondamentales qui régissent la presse. »

Les entreprises de presse privées jouent un rôle malsain

« Le privé, pour sa part, joue, la plupart du temps, un jeu malsain derrière lequel il y a une « orientation » politique imposée par les deux partis forts du pouvoir : Ennahdha et Nidâ Tounes.

Les chaînes privées, au lieu de jouer leur rôle dans « l’éducation civique » ne se soucient que du buzz. Du coup on assiste à tout ce qui peut être dangereux pour une opinion publique non habituée à  une telle « ouverture » et qui a tendance à tout « avaler » : charlatanisme, discrimination, propagande…outre le relai d’informations, parfois, non vérifiées, qui touchent au quotidien même des Tunisien-ne-s, exacerbant le raz le bol d’une population perdue dans un contexte où les injustices sociales perdurent et s’exacerbent, de jour en jour, dans une situation économique étouffante, au moment même où l’argent volé, des décennies durant, ne fait l’objet d’aucune mesure sérieuse pour être récupéré de la part des gouvernements successifs, afin de renflouer les caisse de l’Etat. Celui-ci se tourne à chaque fois vers les salariés pour « grignoter » encore plus sur le semblant de salaire qui leur reste. »

Les journalistes de radio Kalima entrent en résistance

Toujours, dans le privé, on assiste, en ce moment même, et à titre d’exemple, à un sit-in des journalistes de Radio Kalima, suite à la décision unilatérale de fermer cette chaîne. »

en août dernier, ces même journalistes avaient déjà organisé un sit-in, ce qui avait permis de débloquer le paiement de leurs salaires. Une situation qui s’est de nouveau dégradée : « Le statut juridique de cette radio est tellement flou, qu’on ne sait même pas qui est le véritable patron ?!! Eh oui ! Le Syndicat des journalistes, affirme que c’est Slim Riahi, hommes d’affaires et président du parti (UPL). Riahi était de retour en Tunisie après s’être enrichi grâce à ses affaires en Libye…..  Hommes d’affaires, donc, doublé de la casquette d’« homme politique » il aurait acheté  cette radio, après que Sihem Ben Sedrine, s’en serait détachée. Sa deuxième qualité, pourtant,  lui interdit, clairement, en vertu du décret-loi 116, le cumul des fonctions politiques et médiatiques. Le directeur de la radio nie que Riahi serait le Patron de cette chaîne !!! Ce n’est pas tout ! Cette même radio a, déjà, une affaire en justice, encore en cours, suite à une plainte déposée par des journalistes qui l’avaient quitté auparavant, sous la gestion de Sihem Ben Sedrine, devenue présidente de l’IVD*, qui jouit, également, de l’impunité.

Le syndicat des journalistes est, encore une fois, saisi et a eu un entretien avec la HAICA, l’instance de régulation de l’audio-visuel, pour trouver une solution à ces journalistes mis au chômage, du jour au lendemain. »

« Voilà comment cela se passe et ce n’est pas la première fois que des journalistes se trouvent dans la rue, sans recouvrer leur droit, tant dans l’audio visuel que dans la presse écrite. Ce n’est là qu’une des illustrations de la poursuite des violations et des tentatives indirectes, outre la violence policière – un peu calmée depuis peu – qui visent à bloquer le processus de la liberté de la presse. »

* HAICA : Cette Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle est une instance constitutionnelle chargée de l’organisation du domaine audiovisuel en Tunisie.

*IVD Instance vérité et dignité : il s’agit d’une instance de l’État, indépendante, dotée de la personnalité juridique et de l’autonomie financière et administrative.

Cet article a été écrit le jeudi 13 octobre 2016 à 23 h 25 min et est classé dans International, Journalistes, Médias

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