MAI 68 nouvelles lectures (4)

Encore 3 ouvrages intéressants sur MAI 68

 

De grands soirs en petits matins, de Ludivine Bantigny, Seuil, « L’univers historique », 450 p., 25 €.

Contredire les clichés sur 1968, décaper les faux savoirs et les vrais procès qui font de Mai une simple parenthèse ludique, voire l’origine condamnable des pires travers sociaux, tels sont les buts de Ludivine Bantigny dans cette synthèse nourrie d’une considérable recherche de première main. L’entreprise est superbement réussie.
Seize chapitres ciselés éclairent toutes les facettes de l’événement 1968, depuis l’avant-Mai, d’une surprenante densité revendicative, jusqu’à toutes les formes d’action, d’invention, de contestation et de répression qui surgissent au printemps. Le propos n’est pas chronologique, toutefois : plutôt que l’enchaînement des causalités, c’est le fourmillement du réel qui emplit ces pages, au plus près des individus et de leurs expériences. Paysans qui fournissent en vivres des ouvriers grévistes, policiers inquiets de l’insuffisance de leur équipement, joie fugace ou durable des solidarités éprouvées dans la rue : d’innombrables exemples permettent à l’auteure de restituer l’intensité d’un moment où tous les rapports de domination ordinaire, à l’université, à l’usine, à l’hôpital, font plus que vaciller, sauf peut-être entre hommes et femmes.
Elle en montre les dimensions internationales : souvenirs de la guerre d’Algérie, dénonciations de l’impérialisme américain au Vietnam, militantismes inspirés par les luttes des étudiants allemands ou polonais sont autant d’expériences antérieures qui subitement cristallisent. Rapide sur les artistes, cinéastes ou écrivains, l’ouvrage consacre en revanche des passages très neufs au monde rural, généralement délaissé par tant d’études qui font de la scène parisienne l’unique décor du mouvement. Le livre donne à l’événement son étendue et son imprévu. Sa violence, aussi : les corps endoloris ou rendus infirmes par les coups de matraque au mois de mai et les « morts oubliés de juin » sont évoqués avec une rare force.
Le projet est servi par une écriture aussi précise qu’enlevée, travail sur la langue qui n’est pas gratuit ni décoratif, mais nécessaire pour rendre compte d’un temps où l’invention verbale et le jeu sur les mots, tout à la fois ironique, politique et poétique, traversent les mobilisations. On l’aura compris, l’auteure se situe du côté des protagonistes de la contestation, qu’elle désigne comme des « ami(e) s et des allié(e) s ». Ce texte fortement engagé reste pourtant pleinement de l’histoire. De l’histoire, pas seulement au sens disciplinaire et méthodologique, même si l’ampleur des dépouillements d’archives laisse pantois, mais d’une manière bien plus profonde : un travail sur les acteurs, leurs émotions et leurs mots, sur les temporalités et les possibles, qui donne toute son intelligibilité au passé. Un effort admirable, qui s’approche sans doute autant qu’il est possible, pour 1968, du but que s’était fixé Michelet (1798-1874) dans son Histoire de France : celui d’une « résurrection de la vie intégrale ». A. Lo.

 

 

Mai 68, l’héritage impossible Poche Jean-Pierre Le Goff (2006, réédition 2018)

Pour retrouver les voies d’une passion démocratique, il importe d’assumer enfin de façon critique l’héritage de Mai.
Mai 68 est sans conteste l’événement social et culturel le plus important qu’ait connu la société française depuis 1945. Et pourtant, près de quarante ans après, il est toujours très loin d’être assumé en tant que tel : à la différence d’événements historiques antérieurs, l’héritage de 68 reste aujourd’hui impossible. Pour comprendre les effets souterrains considérables de Mai dans la France contemporaine, il faut revenir sur son utopie première et sur son échec, sur ces années où la passion des soixante-huitards s’est investie massivement dans un gauchisme aux mille facettes.
À ceux qui ont vécu Mai 68 comme à ceux qui sont nés depuis, l’auteur voudrait faire partager cette conviction : pour dépasser aujourd’hui ce principe d’individualisme irresponsable qui nourrit l’air du temps, pour retrouver les voies d’une passion démocratique, il importe d’assumer enfin de façon critique l’héritage de Mai. L’ambition de ce livre est de contribuer à cette nouvelle et nécessaire mutation.

68, une histoire collective (1962-1981)Poche, 16 €, mars 2015

Sous la direction de Michelle ZANCARINI-FOURNEL Philippe ARTIÈRES

Mai 68 demeure l’un des moments de l’histoire contemporaine de la France qui suscitent les plus vifs débats : les  » années 68  » dérangent autant qu’elles fascinent. Elles restent pourtant largement méconnues – et d’autant plus qu’on ne retient que son fameux mois de mai, les barricades du quartier Latin et l’occupation de la Sorbonne. Or ces scènes participent d’un paysage beaucoup plus vaste, à Paris, en province et à l’étranger. Surtout, on ne peut comprendre les raisons et les effets du  » moment 68  » sans examiner la longue séquence historique dans laquelle il s’inscrit, de la fin de la guerre d’Algérie en 1962 à l’élection de François Mitterrand en 1981, de la révolution cubaine à la révolution iranienne.
Cet ouvrage invite à parcourir l’histoire de ces vingt années qui ont transformé la société française. Il met à la portée du plus grand nombre le fruit des travaux de recherches historiques les plus novateurs ainsi que l’exploitation de nombreuses sources inédites (archives des organisations politiques et syndicales, de la police, fonds privés, etc.).
Acteurs anonymes et célèbres, lieux connus et inconnus, objets de la culture matérielle et artistique s’animent et se côtoient pour nourrir cette histoire polyphonique qui touche aussi bien l’urbanisme que le corps, la vie intellectuelle que la condition ouvrière, le cinéma que l’économie. Ce paysage recomposé donne à voir l’intensité des débats politiques, ainsi que l’incroyable diversité des luttes et des aspirations dont ces années furent le théâtre.

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