conditions des femmes en islam

Quelle condition pour les femmes en islam ?

Chahla Chafiq est écrivaine et sociologue (www.chahlachafiq.com)

Cet article reprend son intervention du 14 décembre 2016, salle Pierre LAMY, lors de la conférence débat sur :

« FEMMES et RELIGIONS »

Derniers ouvrages parus :

Demande au miroir. Age d’Homme. Paris. 2015

Islam politique, sexe et genre, à la lumière de l’expérience iranienne. PUF, 2011.

L’islam est-t-il misogyne ?

L’actualité nous donne le droit de poser cette question tant elle nous offre des exemples flagrants de la régression des droits des femmes là où les islamistes prennent le pouvoir, depuis l’Afghanistan et l’Iran jusqu’à la Tunisie, l’Egypte et le Mali. Face à ce constat, les défenseurs de l’islam soulignent que les islamistes ne représentent pas le véritable islam, mais qu’ils l’instrumentalisent à des fins politiques. D’autres pensent au contraire que les islamistes cristallisent l’islam qui va de paire avec l’infériorisation des femmes. Ce débat se complexifie avec l’arrivée, depuis près de deux décennies, de concepts comme « féminisme islamique » qui annoncent trouver dans l’islam la voix de la libération des femmes.
Comment voir plus clair dans ces controverses ? Comment expliquer leur existence même ? En effet, nous constatons d’une part les démonstrations misogynes justifiées par la religion et d’autre part l’agitation du drapeau du féminisme au nom de l’islam. Quels sont les éléments qui permettent une telle contradiction ? Toute réflexion sérieuse dans ce domaine ne peut échapper à une démarche de contextualisation des dits phénomènes.

Contradiction et cohérence de l’islam
Nous devons nous rappeler que l’islam naît au 7e siècle dans la péninsule arabique, alors que l’ordre tribal est en dislocation. L’islam marque l’achèvement de ce processus par le regroupement des tribus sous le drapeau de la nouvelle religion. Ce processus est suivi par la création d’un nouvel ordre politique qui donne lieu à d’importantes conquêtes garantissant l’extension de l’islam. Quant au texte sacré islamique, il présente un ensemble de versets dont le regroupement et la validation n’ont été réalisés qu’après la disparition du prophète.
« Hommes, nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et vous avons constitués en peuple et en tribus pour que vous vous connaissiez les uns et les autres », dit le verset 13 de la Sourate « Les Chambres » (XLIX). « Mais, devant Dieu, le plus noble est le plus fidèle. Car Dieu sait, il est renseigné. » Ce genre d’énoncés coraniques sont avancés pour prouver l’esprit égalitaire de l’islam. Or, le texte sacré affirme l’infériorité des femmes dans d’autres sourates : « Les hommes ont autorité sur les femmes à cause des préférences de Dieu et à cause des dépenses des hommes. Les vertueuses sont dociles, elles protègent ce qui doit l’être selon la consigne de Dieu » (Sourate IV, Les Femmes, verset 34).
Le texte sacré défend aussi les droits des hommes à la polygamie et à la répudiation, à un héritage double par rapport aux femmes, ainsi que la plus grande valeur de leur parole devant la Justice. En même temps, selon les textes sacrés, les femmes peuvent librement disposer de leurs biens, développer des activités économiques autonomes et en tirer bénéfice.
Comment trouver une cohérence dans ces différentes assertions qui semblent contradictoires ?
Ces contradictions laissent la place à une logique cohérente dès l’instant où nous saisissons la corrélation que l’islam établit entre les droits et les devoirs. Les femmes et les hommes ont les droits qui correspondent à leurs devoirs. L’homme, chef de famille, doit subvenir aux besoins des femmes et donc dépenser davantage. En face, la femme lui doit soumission tout en étant dispensée de dépense. Elle peut même réclamer un salaire pour allaiter ses enfants. A partir de sa fortune personnelle, la femme peut engager des activités économiques, à condition que l’homme soit d’accord sur la nature de l’activité. Cet ensemble de droits et devoirs trace le schéma de la famille patriarcale classique. En effet, l’ordre islamique qui fournit une alternative à l’ordre tribal en cours de dislocation, propose la construction d’une communauté (oumma) unie sous le drapeau de l’islam. La cellule de base de l’oumma est la famille dont la structure patriarcale assure la hiérarchisation nécessaire à l’ordre. La loi islamique, la Charia, formalise, après la mort du prophète, cette visée qui répond aux besoins de l’extension de l’islam conquérant. Elle développe et affirme ainsi les règles patriarcales en harmonie avec l’ordre autoritaire.
Soulignons que d’autres religions monothéistes, que ce soit le christianisme ou le judaïsme, consolident et soutiennent le patriarcat dès l’instant où elles deviennent Loi. Elles proposent alors une même hiérarchisation sexuée au détriment des femmes et de l’égalité des droits. La particularité de l’islam tient à son approche de la sexualité. En effet, l’islam invite les croyants à satisfaire leurs désirs sexuels qu’il reconnaît positivement non seulement pour la survie de l’espèce, mais aussi pour l’accomplissement et l’équilibre de l’humain. De plus, l’islam reconnaît le désir sexuel des femmes et conseille aux hommes de le prendre en compte. Aussi, les maintes mesures prévues pour contrôler de la sexualité des femmes trouvent leurs racines dans ce double fait : la reconnaissance de la sexualité active des femmes et la volonté d’instaurer un ordre patriarcal. Les lois islamiques assurent ainsi par tous les moyens la place prédominante de l’homme, chef de famille, et surveillent jalousement la fidélité de l’épouse pour garantir l’authenticité de la paternité. D’où l’insistance presque obsessive de ces lois sur la non-mixité censée prévenir les relations illicites entre les sexes. L’obligation du port du voile pour les femmes symbolise aussi cette volonté qui va de paire avec un ensemble de devoirs garantissant l’ordre sexué qui permet aux hommes une marge de la liberté sexuelle (par l’autorisation de la polygamie), mais châtie fortement les femmes qui ont des relations sexuelles hors-mariage.
La loi islamique et les femmes contemporaines
La contextualisation historique, sociale et politique met en relief le caractère patriarcal de la loi islamique. Elle est aussi nécessaire pour saisir l’explosivité des contradictions que soulève l’application de la Charia dans le contexte contemporain fortement marqué par l’évolution de la condition des femmes musulmanes. En effet, l’islam continue d’être influencé par le contexte social, historique et politique des sociétés concernées, et les influence à son tour. Les processus de modernisation engagés dans un nombre considérable de pays dits islamiques et les changements qui s’ensuivent, font évoluer les institutions sociétales et influencent la condition des femmes, et cela plus particulièrement par l’accès à l’éducation, au travail rémunéré et à l’espace public. Cependant, l’absence de démocratie empêche l’approfondissement de la sécularisation introduite par cette évolution. Les Etats autoritaires mènent une modernisation institutionnelle sans reconnaître ni introduire les valeurs démocratiques qui mettraient en cause leur propre système de pouvoir. Pour refuser la démocratie, ils s’appuient sur l’identité islamique du pays et le refus de l’occidentalisation (les principes démocratiques étant présentés comme les fruits de la culture occidentale). Cela produit un phénomène que je nomme « modernité mutilée » : une modernisation privée de modernité politique. Les conséquences néfastes de cette modernité mutilée se font tout particulièrement ressentir dans l’absence de droits humains, la fragilisation de la citoyenneté et les pesanteurs sociales qui font obstacle à l’autonomie des femmes. Dans la loi, ces contradictions sont flagrantes au sein des pays où la Constitution déclare l’égalité des citoyens, alors que le Code de la famille, inspirée de la Charia (pour préserver l’identité islamique) confirme l’inégalité flagrante des sexes en matière de mariage, d’autorité parentale, de divorce, d’héritage, etc.
Dans un contexte dictatorial marqué par les pesanteurs sociales et culturelles, ces décalages entre l’évolution sociologique de la place des femmes d’une et les lois et normes dominantes d’autre part engendrent des crises socioculturelles qui sont très visibles dans le champ des relations hommes-femmes. Les réformes perdent en effet leur portée et efficacité en l’absence d’une politique sociale cohérente. La crise inévitable des instances traditionnelles dans le processus de modernisation ne trouve aucune issue démocratique. Elle se renforce donc et développe des crispations culturelles dont profitent les islamistes.
Les islamistes et les femmes
Le pouvoir autoritaire prive la société des libertés d’expression et d’action politique. L’institution religieuse reste la seule instance qui propage librement son discours, alors que les défenseurs des droits démocratiques sont réprimés ou manquent de moyens de développement.
Les islamistes tirent d’énormes profits des contextes de modernité mutilée. Ils bénéficient des moyens que leur laissent les Etats autoritaires, tout en se présentant comme une opposition prometteuse de justice sociale et de lutte contre la corruption par l’instauration de l’ordre moral islamique. Les réseaux des mosquées leur offrent des moyens organisationnels importants et les portes leur sont ouvertes dans tous les lieux de sociabilité, comme les écoles. Dans leur propagande, la modernisation séculière (qu’ils identifient comme une occidentalisation) est présentée comme la source de la corruption des Etats autoritaires (soutenus par les pouvoirs occidentaux). Les questions des relations de sexe et du statut des femmes ont une importance majeure dans leur discours et stratégie politique. La libération des femmes « à l’occidentale » (l’accès à l’égalité, à la liberté sexuelle et à l’autonomie) y est diabolisée comme étant la source de la dislocation de la famille, de la perversion des mœurs et de la prostitution. Le port du voile est proposé comme une alternative à ces phénomènes en assurant la protection et la sécurité des femmes. Dans les cas où la Charia est fortement présente dans le Code de la famille, où les valeurs démocratiques (dont l’égalité des sexes et la liberté sexuelle) ne sont nullement impliquées et où les maux reprochés à l’Occident existent pourtant et se développent grandement, les islamistes renvoient la faute à l’absence d’application du véritable islam. Aussi, l’islamisme se présente, quel que soit le contexte, comme porteur d’un ordre politique, social et culturel fondé sur un islam vrai, seul remède aux maux sociaux.
Ce discours exerce une attirance non seulement sur une partie du peuple, mais crée aussi une sympathie auprès de forces non-islamistes qui se veulent anti-impérialistes. Par ailleurs, étant donné que, dans ces pays, la majorité du peuple est musulman, les islamistes passent aux yeux de certains comme les représentants du peuple. Enfin, la confusion entre le capitalisme et la démocratie amènent certains acteurs de gauche à rejeter les valeurs démocratiques et à minimiser le danger de l’islamisme qui procède par une idéologisation de la religion à des fins anti-démocratiques. L’ensemble de ces éléments agit en faveur de l’islamisme.
Quant aux femmes, elles comptent aussi parmi les rangs islamistes. Les islamistes leur proposent un ordre qui leur assurerait une place digne et complémentaire à celle des hommes. Si les tendances les plus traditionalistes des islamistes prônent un modèle vouant les femmes à l’espace privé et une non-mixité absolue, d’autres tendances islamistes, dites libérales ou modérées, offrent un modèle plus souple pour orienter et canaliser les forces des femmes musulmanes contemporaines dans la voie de la construction d’un ordre islamiste. Ils valorisent alors les femmes comme actrices de l’avancée de leur cause divine, leur gardent une place dans la victoire, tout en conservant la hiérarchie sexuée nécessaire à l’ordre sacré.
Une identité islamique valorisante est ainsi offerte aux femmes : une identité qui les distinguerait et valoriserait ; une identité qui combattrait le racisme et l’infériorisation des musulmans ; une identité qui les protègerait de la pornographie et de la prostitution. Cette offre identitaire trouve un écho parmi les femmes. En effet, dans le contexte contemporain, depuis la moitié du 20e siècle, avec le recul des idéaux nationalistes et socialistes, l’islamisme se présente comme une alternative capable de mobiliser un nombre non-négligeable d’hommes et de femmes appartenant aux diverses classes sociales autour de l’utopie de la société islamique idéale. L’analyse qui précède présente une grille de lecture pour éclaire la portée et le poids de l’islamisme dans les pays comme la Tunisie et l’Egypte dont les révoltes populaires portaient visiblement un élan de démocratie. Or, force est de constater que la réalisation de cet élan dépend en grande partie des rapports de force engagés entre les forces islamistes et les forces séculières. La question de la place des femmes et de leurs droits se trouve parmi les enjeux les plus importants de ces rapports de force.
Perspectives islamistes des droits des femmes : rêves, fantasmes et réalité
L’islamisme en tant qu’idéologie politique s’est lancé avec force sur la scène internationale lors de la révolution iranienne de 1979 contre la dictature du Chah. Cet islamisme révolutionnaire avait réussi à gagner l’hégémonie parmi l’opposition antidictatoriale iranienne pluri-tendancielle au sein de laquelle les acteurs séculiers avaient un poids important. De même, le langage politique de l’islamisme révolutionnaire exerçait au niveau international un effet d’enchantement. Car, il semblait ouvrir une perspective innovante par l’articulation entre la tradition et la modernité, mixant ainsi les concepts religieux et les notions modernes comme la révolution et la république. Cette inédite « révolution islamique » accoucha d’un nouveau modèle politico-religieux, la « République islamique », et prôna également la libération islamique des femmes en projetant sur scène de nouvelles figures qui les représentaient : des femmes voilées qui n’étaient pas pour autant vouées à l’intérieur du foyer et qui, au contraire, se voyaient attribuer un rôle important en tant qu’actrices de la construction de l’ordre islamiste.
Les décennies du règne de la « République islamique » en Iran présentent une matière riche pour étudier l’islamisme en tant qu’idéologie politique et ses conséquences sociales et culturelles. Cette expérience démontre clairement l’échec cuisant de l’islamisme et ses conséquences sociales néfastes. Les femmes en sont les premières victimes. En instaurant la primauté de la Charia, la loi constitutionnelle de la « République islamique » sacralise les discriminations sexistes, justifie et renforce les violences envers les femmes. Les droits inégalitaires en matière de statut personnel (mariage, divorce, héritage) sont en totale contradiction avec la présence active des femmes dans l’espace public (notamment à l’université). Le nombre important de femmes à l’université témoigne de leurs efforts pour accéder à l’autonomie, mais ne trouve aucun pendant ni dans le domaine des droits ni sur le marché d’emploi. Aussi, bien que le nombre de femmes à l’université augmente et dépasse depuis 2006-2007 le nombre d’hommes (soit 52,4 % des 2,8 millions d’étudiants), la même année, le taux de chômage des femmes diplômées de 25-29 ans s’élève, selon les données de la banque mondiale, à 46% (contre 18% pour les hommes du même âge). La « République islamique » qui n’a pas employé ses importantes ressources issues du pétrole dans le développement économique du pays, cherche plutôt à stopper l’entrée des femmes à l’université par des mesures leur interdisant l’accès à certaines disciplines et renforce ainsi les discriminations sexistes. Les propagandes du régime justifient ces mesures en insistant sur le rôle des femmes en tant qu’épouses et mères au sein des foyers. Elles pointent les conséquences néfastes de l’accès des femmes aux études supérieures dans le démariage causé par l’augmentation des exigences des filles envers leur compagnon.
Confrontée aux contradictions explosives de ses orientations régressives en totale contradiction avec les souhaits d’une grande partie de la population, la « République islamique » continue dans la voie du soutien et de la consolidation des traditions patriarcales et favorise ainsi les violences et les discriminations. Ses lois qui autorisent le mariage pour les filles dès l’âge de 13 ans, légalisent la pédophilie, alors même que l’âge moyen du mariage dans le pays dépasse les 25 ans.
De plus, l’obligation du port du voile est accompagnée par un contrôle permanent des femmes dans tous les lieux et par leur humiliation quotidienne. Malgré des mesures répressives, les autorités ne sont jamais arrivées à obtenir satisfaction et le nombre de femmes qui ne respectent pas le voile ne cesse de croître. Cette résistance a créé le phénomène du « mauvais voile » (le voile irrespectueux), un des délits fréquents dans la société iranienne. Enfin, alors que la « République islamique » promettait un ordre moral pour venir à bout de la corruption et instaurer la justice sociale, le totalitarisme islamiste a engendré un système corrompu par la mainmise des nouveaux riches liés au pouvoir sur l’économie du pays. Avec la corruption croissante et l’écart grandissant entre les classes sociales, le trafic de drogue et la prostitution se développent au galop. L’absence des libertés favorise l’évasion des jeunes dans la drogue. Les femmes qui comptent parmi les premières victimes de la pauvreté et de la prostitution, sont également frappées par les méfaits de la toxicomanie, directement ou indirectement (par l’implication de leur père, époux ou fils).
En 2006, une campagne lancée par de jeunes féministes en Iran se donne comme objectif de réunir un million de signatures pour abolir les lois discriminatoires. Pour cela, elle s’appuie sur les valeurs universelles affichées dans les conventions internationales signées par la « République islamique » (http://www.we-change.org/english/spip.php?article33). Cette campagne qui subira, comme d’autres mouvements d’opposition, la répression, illustre une grande leçon tirée de l’expérience du règne de l’islamisme : l’idéologisation de l’islam en tant que projet politique ne peut produire de la démocratie, au contraire, elle va dans le sens de l’instauration d’un nouveau totalitarisme aux conséquences socioculturelles néfastes. L’accès à la démocratie, aux droits humains, à l’égalité des sexes et à la liberté des femmes passe par la séparation de la religion et de l’Etat qui seule permettra de mettre fin à l’instrumentalisation de l’islam et favorisera l’épanouissement du débat dans le domaine religieux, ainsi que l’ouverture de la voie de la réforme.
Cette démarche demande une approche critique par rapport aux concepts tels « le féminisme islamique » qui tente de globaliser la lutte des femmes musulmanes sous l’égide de l’islam. En insistant sur les interprétations égalitaires des enseignements islamiques et de la Charia, la fabrique de ce concept entend présenter un féminisme authentique capable de répondre aux souhaits des femmes musulmanes, poussant ainsi à la globalisation de l’islam comme source de l’identité politique des croyants et cadre idéologique qui doit orienter les lois sociétales. Cela laisse entendre qu’être musulman signifie vivre sous les lois islamiques. Cette vision s’accorde parfaitement avec l’islamisme, mais n’apporte aux femmes aucune reconnaissance de leur autonomie émancipatrice, ce qui reste tout de même la visée essentielle du féminisme.

 

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