La transparence, mal du « Cercle » article “Le Monde”

La transparence, mal du « Cercle »

Un article du journal le Monde qui complète le mien  sur le roman de l’Américain Dave ­Eggers (Le Cercle, Gallimard, 2013)
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En regard des propos de Mark ­Zuckerberg, le PDG de Facebook,

Mae Holland ose à peine y croire… Grâce au piston d’une amie de la fac, elle vient d’être embauchée par Le ­Cercle, le géant du Web qui a absorbé les principaux moteurs de recherche et les grands réseaux sociaux.

Bureaux high-tech, collègues souriants, campus avec restaurants gratuits et salles de sport, c’est presque trop beau pour être vrai. Les employés du Cercle vivent un rêve éveillé dans une bulle où tout est à leur service et les salaires conséquents.

En contrepartie, ils s’engagent corps et âme. Pas simplement en travaillant dur. Le plus important au Cercle, c’est la communauté : le fait de côtoyer ses pairs dans une relation fusionnelle qui conduira rapidement Mae, l’héroïne du roman de l’Américain Dave ­Eggers (Le Cercle, Gallimard, 2013), à abandonner son appartement pour aller vivre sur le campus même de l’entreprise – qui ressemble à s’y méprendre à ceux de Facebook et de Google aujourd’hui. Là, toute activité, personnelle ou professionnelle, doit être à tout moment photographiée, commentée, partagée sur les réseaux sociaux du consortium.

«  La vie privée, c’est le vol »

C’est l’obsession des trois fondateurs du Cercle : il ne faut laisser aucune information personnelle se perdre, tout doit être su, vu, montré. Mae paiera cher le fait d’avoir cherché un moment de solitude, un week-end, en empruntant un kayak pour partir, sans son téléphone, dans la baie de San Francisco.

« Quand on garde un secret, il se passe deux choses, confessera-t-elle ensuite lors d’une rude séance d’autocritique devant ses collègues. D’abord, cela rend les crimes possibles. On se comporte moins bien quand on ne se sent pas responsable, cela va sans dire. Et deuxièmement, les secrets entraînent des spéculations. Quand nous ne savons pas ce qui est caché, nous tentons de deviner, et nous inventons les réponses. »

L’aventure de Mae donnera naissance à un nouveau slogan du ­Cercle : « Les secrets sont des mensonges, partager, c’est s’intéresser, la vie privée, c’est le vol » – en miroir aux slogans du roman 1984, de George Orwell, où l’omniprésent Big Brother assène à tous les habitants : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. »

Cette obsession de la transparence n’est pas sans rencontrer un écho certain avec les déclarations de Mark ­Zuckerberg, le PDG de Facebook, qui semble sincèrement convaincu que celle déployée par les réseaux sociaux rend le monde meilleur. « Si les gens partagent plus de choses, le monde sera plus ouvert et plus connecté. Et un monde plus ouvert et plus connecté est un monde meilleur », écrivait-il en 2010 dans une tribune publiée par le Washington Post. C’est d’ailleurs le premier principe de Facebook, affiché en toutes lettres sur le site du réseau : ­« Facebook œuvre à rendre le monde plus ouvert et transparent, pour une meilleure compréhension et une meilleure communication. »

Dans Le Cercle, ce principe de transparence universelle fonctionne. Lorsque l’entreprise fusionne tous ses services dans un système d’identité unique en ligne, baptisé TruYou, le Web s’assagit aussitôt : chaque internaute, responsabilisé par le fait d’écrire sous son vrai nom, arrête les insultes, les comportements désagréables et les commentaires désobligeants. Dans la réalité, ce passage du Web anonyme au « vrai nom » a eu lieu sur plusieurs réseaux sociaux. Ainsi Facebook renforce régulièrement sa politique interdisant les pseudonymes. Cela n’a pas pour autant mis fin aux comportements agressifs et au repli sur soi.

Bientôt l’autosurveillance ?

Dans le roman, Mae Holland se convainc petit à petit que son utilisation quasi obsessionnelle des réseaux va lui permettre de changer le monde. Des milices paramilitaires sévissent en Amérique latine ? Aussitôt, une pétition lancée en ligne permet de les dénoncer et de les contenir. La force du réseau montre un réel impact, mobilise instantanément des millions de personnes pour des causes justes. Elle est concrète et enthousiasmante.

Dans la réalité, pourtant, les mobilisations numériques ne connaissent pas toujours un tel succès. Bien souvent, elles n’engagent les militants numériques que le temps d’un clic. Ou encore, elles ne permettent pas une action suivie, construite sur le long terme.

Par exemple, avec le recul, plusieurs acteurs majeurs des « printemps arabes » de 2011, appelés en leur temps « révolutions Facebook », sont revenus sur l’impact des réseaux sociaux. Ainsi Wael Ghonim, un employé de Google au Caire, qui avait créé une des pages Facebook les plus utilisées par les manifestants, a aujourd’hui un jugement très sévère.

« Notre expérience actuelle des réseaux sociaux favorise la seule diffusion d’informations au détriment de l’engagement militant. Elle encourage le fait de donner son avis plutôt que de discuter, les commentaires superficiels plutôt que les conversations en profondeur », expliquait-il lors d’une conférence TED (Technology, Entertainment and Design) fin 2015.

Dans Le Cercle, le basculement définitif du grand public en faveur du consortium survient lorsque celui-ci applique aux élus sa volonté de transparence. Par choix tactique, ou contraints et forcés, députés et sénateurs commencent alors à porter en continu des caméras dont le flux est diffusé en direct sur Internet. Chaque utilisateur des réseaux sait ce qu’ils font, ce qu’ils proposent. C’est une forme de contrôle démocratique permanent. Dans le jargon de l’entreprise, cela s’appelle « devenir transparent ». Employés et usagers du Cercle sont fortement incités à les imiter.

Par la suite, fort de cette expérience de démocratie directe, le Cercle met en place un système de vote par Internet, à tout moment, pour chaque décision publique. Son projet : « Eliminer les lobbyistes. Eliminer les sondages. On pourrait même éliminer le Congrès. Si nous pouvons connaître la volonté du peuple à n’importe quel moment, sans filtre, sans mauvaise interprétation et sans déformation, est-ce que cela n’éliminerait pas la quasi-totalité de Washington ? »

L’utopie selon Mark Zuckerberg

La fiction semble excessive. Pourtant, elle n’est pas si éloignée de certains projets associés aux réseaux sociaux. En 2011, Mark Zuckerberg écrivait dans un message aux actionnaires : « Nous croyons que construire des outils de partage peut amener un dialogue plus honnête et plus transparent dans le gouvernement, qui peut conduire à une plus grande émancipation du peuple, et à plus de responsabilité pour les élus. »

Ces propos utopiques inquiètent certains chercheurs en politique. Car responsabiliser les élus par une transparence permanente et une démocratie directe de tous les instants peut rapidement se transformer en un « totalitarisme participatif ».

L’expression est de John ­Feffer, codirecteur du think tank américain Institute for ­Policy Studies : « Dans les dystopies classiques, comme 1984, le cœur du pouvoir est l’Etat, explique-t-il au Monde. Dans Le Cercle, c’est presque l’inverse : à la première lecture, on croit comprendre que ce sont désormais les entreprises comme Facebook qui exercent le contrôle. Mais dans ce monde, il n’y a pas eu un simple transfert du pouvoir d’une institution à une autre. Il s’agit d’un régime où les individus deviennent eux-mêmes les acteurs de leur propre surveillance. Le Cercle n’a fait que leur fournir un outil. »

Paradoxalement, tout comme la ­giga-entreprise Le Cercle, les géants d’Internet sont loin d’être des modèles de transparence, avec leurs sièges ultra-sécurisés qui protègent jalousement leur propriété intellectuelle et leur stratégie fiscale – en février 2016, le fisc français réclamait 1,6 milliard d’euros à Google pour des arriérés d’impôts.

Mais plus que ce double discours, c’est l’intériorisation de l’autosurveillance par les usagers des réseaux qui inquiète John Feffer. « A l’époque de l’Union soviétique, la plus grande crainte de ses adversaires était ce que l’on appelle “l’homme nouveau”, un nouvel humain qui se sentirait parfaitement à l’aise dans l’URSS collectivisée, et qui ne considérerait même pas la possibilité d’une révolte. C’est, je le crains, ce que nous voyons arriver aujourd’hui : une nouvelle humanité, pour qui devenir transparent à tout moment et diffuser ses informations personnelles en ligne serait la norme. »

Une inquiétude qui mérite d’être nuancée. En effet, toutes les études sociologiques récentes montrent que les jeunes générations ayant grandi avec les réseaux sociaux partagent désormais de moins en moins, à la différence de leurs aînés, leurs données individuelles et privées en ligne. La dystopie sans goulag du roman Le ­Cercle n’est peut-être pas pour demain.

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